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DOCUMENTS     About : Babylon Babies, Maurice G. Dantec

About : Babylon Babies, Maurice G. Dantec

February 9th 2004

Iconostase

La seule différence entre les morts et les vivants réside dans le pouvoir de la Parole.
Le Midrach

Voilà : lorsque vous aurez refermé ce livre, j’espère que vous serez habités pour un temps par le peuple des enfants de Babylone, j’espère que leurs yeux couleur cristal liquide viendront hanter vos rêves, j’espère que vous comprendrez que leur existence ne tient qu’à un fil, j’espère que vous aurez un peu plus peur de vous-mêmes.
j’espère que l’éclat que vous n’aurez pas su entendre sera celui da la voix des archanges en chute libre vers ce monde.
Vous croirez les avoir regardés, mais ce sont eux qui vous auront vus.
Il faudra bien s’y faire : leur anonymat transgénique fait d’eux, d’elles, des êtres impersonnels, donc authentiquement singuliers.

L’art consiste toujours à anéantir le sujet, la pensée poétique vise à délivrer l’être de son assujetissement à lui-même, afin de lui permettre de s’engager dans la production de son devenir.
Voilà pourquoi le travail de Marie-Jo Lafontaine ne me semble pas aller de soi, en cette ère de subjectivisme absolu, c’est-à-dire auto-réflexif, entré dans sa phase terminale : celle de la déconstruction universitaire comme identité sans lendemains chaque jour renouvelée. Ce travail consiste précisément à creuser cette différence qui s’engage dans un processus de répétition non séquentiel. Les Enfants de Babylone ne sont ni le futur, ni le présent, ni le passé, ils proposent un nouveau visage à l’éternité de chaque instant.
Nous voici face à quelque chose qui s’apparente à une iconostase. Les Enfants de Babylone ne sont pas des anges, mais ils ne sont plus tout-à-fait humains non plus, ils indiquent que l’homme reste encore à faire, toujours à inventer. Ils indiquent la présence invisible d’une narration à l’oeuvre, derrière le saint tabernacle des apparences. Ils indiquent la ligne de fuite d’un monde encore à naître, d’un monde toujours à naître.
Vous croirez les avoir regardés, mais ce sont eux qui vous auront vus.

Aussi, les Enfants de Babylone ne vous parlent pas, ils sont muets comme des Golem, mais pourtant, comme les Golem, il est écrit sur leur front, en lettres invisibles, le mot : vérité.

Les êtres ne sont pas là où la société le croit, le néant n’est pas seule nullité passive, il existe un facteur de coupure de flux dans toute authentique genèse, dans toute prise de parole, dans toute critique phénoménologique, dans tout acte créateur, donc dans toute production d’un authentique continuum. Le Temps n’est pas une succession d’instants engendrés les uns par les autres, comme le cycle des générations humaines, nous croyons qu’ils en est ainsi précisément parce que nous sommes enfermés dans ce cycle. Un continuum, un rapport implexe entre temps et espace ne peut se comprendre sans la présence intégrale du Néant comme processus opérateur, comme la discontinuité qui produit ce continuum.
Si les enfants de Babylone indiquent une présence, c’est bien cette intégralité de la coupure. S’ils sont engendrés c’est par la nuit contenant le jour dont parle Saint Jean au tout début de son Évangile : « Car la lumière luit dans les ténèbres mais les ténèbres ne l’ont pas saisie » . Où plus certainement encore par ce jour enclos par la nuit, qui nous ouvre sur cette fermeture infinie.

Voilà pourquoi les Enfants de Babylone semblent là pour attendre de vous quelque chose qui sans doute ne viendra pas sans que vous n’ayez commencé à dissoudre ce qui en vous-même se targue de porter le nom « identité ». Que vous le vouliez ou non, participer à l’expérience implique que n’en sortiez pas intacts. Face à leur existence improbable, vous comprendrez peut-être qu’elle contient tous les possibles. Leur mémoire est absolument neuve et pourtant, osez plonger vos yeux au fond des leurs, et vous serez obligés de vous dire qu’ils savent tout de vous.

Vous croirez les avoir regardés, mais ce sont eux qui vous auront vus.
Les Enfants de Babylone ne sont donc pas muets. Mais leur langage est secret, ce langage est le secret de tous les secrets. Ce langage est plus silencieux encore que le langage des signes des sourds-muets, toutes les ressources informatiques de notre orbicule terrestre ne suffiraient pas pour le décoder. Ce langage n’a rien à nous dire, rien de connu, rien qui se rattache vraiment à ce qui, ici-bas, a osé prendre le nom d’existence. En tant que tel il est le seul langage impossible, celui qui précisément contient tous les mondes, le langage incompossible de l’art.

Vous ne les reconnaitrez pas, mais eux vous auront connus.
Les enfants de Babylone ne sont donc pas des clones en série pourvus d’un code-barre sur la nuque, de simples répliques pop-publicitaires d’une soi-disante « génération », la singularité de chacun s’accroît de la proximité de tous, et c’est par leur regard posé comme au réveil sur notre univers qu’ils sont en situation d’ouvrir pour quelques instants un abysse en nous-mêmes.
S’ils vivent quelque part en ce monde, alors c’est que ce monde n’est plus tout-à-fait nôtre, si un sourire ourle leurs lèvres c’est sans doute un signe de compassion involontaire à notre égard, si leur regard marque un étonnement, c’est celui de constater que nous sommes encore là.
Vous croirez les avoir regardés, mais ce sont eux qui vous auront vus.

Maurice G. Dantec